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Sie sind hier: Startseite Zeitschrift Ausgaben 377 | Der Lauf der Mode « L’unité de l’Afrique est un rêve »

« L’unité de l’Afrique est un rêve »

Interview avec l’écrivaine franco-camerounaise Léonora Miano à propos de son dernier roman Rouge impératrice.

Née au Cameroun en 1973, Léonora Miano s’installe en France en 1991 et publie son premier roman, L’intérieur de la nuit, en 2005. Comme la plupart de ses récits, il se déroule dans un pays africain, ici inventé. Rouge impératrice est son dixième roman, pour lequel elle a été nommée au prix Goncourt. Son « besoin d’Afrique », comme elle l’appelle, l’a conduite au Togo, où elle vit depuis quelques mois.

iz3w : Rouge impératrice se déroule dans une centaine d’années et le continent africain y est unifié. Est-ce ce que vous souhaitez à l’Afrique ?

Léonora Miano : Oui, bien sûr. C’est aussi ce que je souhaite à l’Europe. Les solutions fédéralistes sont les plus positives, parce que ce sont celles qui nous mettent tout de suite dans l’obligation de prendre en compte les besoins des autres et de considérer que nous sommes tous dans le même bateau. Et dans le cas de l’Afrique, je pense que les Etats hérités de la colonisation, qui sont donc des fabrications européennes, ont souvent imposé une conception de la nation qui n’est pas en adéquation avec la sensibilité subsaharienne. Même seulement à l’échelle régionale, avec par exemple une fédération d’Afrique de l’Ouest ou d’Afrique de l’Est, le fédéralisme sera de toute façon toujours plus pertinent pour nous, dans tous les domaines.

Et cette unité de l’Afrique d’ici une centaine d’années vous semble envisageable ?

Oui et pas qu’à moi. L’unité de l’Afrique est un rêve qu’ont les Africains et certains Afrodescendants depuis longtemps. Mais ce n’est pas une chose facile, parce que le continent est vaste et extrêmement divers, aussi bien sur le plan culturel qu’économique. Tout projet d’unification implique en plus des abandons de souveraineté qui ne sont pas faciles à accepter : décider par exemple d’avoir une défense commune, de ne plus être seul le patron de son armée, essayez en Europe et vous verrez que ce n’est pas facile, que chacun veut son armée et ses généraux. Les Africains sont les mêmes que les Européens : chacun veut régner sur son petit domaine, en négociant de temps en temps avec les autres mais sans perdre la main sur la destinée de son pays.

Pourquoi fallait-il un nouveau nom à cette Afrique unifiée ?

Parce qu’Afrique est un nom colonial. Afrique, c’est le nom que nous ont donné les Européens : c’est un nom qui correspond à un projet européen qui n’est pas le nôtre. Choisir son nom, c’est aussi choisir sa destinée. Au moment des décolonisations, quand les Etats se créent, certains décident d’abandonner l’appellation coloniale, parce que c’est une manière de vraiment s’approprier son destin et de déterminer soi-même son avenir. Ça ne marche pas toujours juste parce qu’on a changé de nom mais c’est symboliquement très important. Le fait que Thomas Sankara ait décidé que le Burkina Faso s’appellerait ainsi et plus Haute-Volta avait du sens : Haute-Volta était une appellation strictement géographique, c’était juste une partie de l’Empire français en Afrique, tandis que Burkina Faso signifie « le pays des hommes intègres ». C’était une manière de se fixer à soi-même un cap, de décider de ce qu’on allait être. Et il se trouve en plus que Katiopa est un des noms qui existent pour notre continent dans l’espace Congo. Les Européens ne le savent pas mais l’Afrique avait un nom pour les gens qui l’habitaient.

Est-ce que le roman contribue à penser l’Afrique autrement que simplement comme un continent colonisé ?

Oui, c’est son objectif, puisqu’il s’ouvre sur cette citation de Toni Morrison: « As you enter positions of trust and power, dream a little before you think ». Rouge impératrice, c’est le rêve que nous faisons avant de commencer à penser notre avenir. Puisqu’on parle beaucoup, notamment au sein de la jeunesse africaine, de panafricanisme, le roman fournit un peu matière à réflexion : à quoi pourrait ressembler un avenir plus glorieux ? Est-ce que le panafricanisme est faisable ? En racontant une histoire et en plaçant des personnages en situation, on arrive à voir comment on peut procéder. C’est un roman qui fait du bien, tout en bousculant. Certains s’apercevront par exemple que leur pays a disparu dans l’avenir tel que je le décris, parce que le phénomène de l’érosion côtière, qui m’alarme beaucoup et dont les gens parlent peu, fait disparaître des villages entiers dans pratiquement tous les pays qui ont une côte atlantique. Si rien n’est fait, certains endroits n’existeront tout simplement plus d’ici une cinquantaine d’années. Rouge impératrice est un moyen de réfléchir à tout cela, tout en se faisant plaisir avec la très belle histoire d’amour que le cinéma et même Netflix ne nous ont pas encore offerte.

Dans le roman, deux visions s’affrontent : d’un côté les partisans d’une identité raciale du continent, tandis que d’autres défendent la prise en compte d’intérêts et de points communs. Qu’est-ce qui conduit à cette opposition ?

Notre drame en Afrique subsaharienne, c’est d’avoir été racialisé[e] à partir du XVIe siècle et des conquêtes européennes. Même si ce n’était pas notre vision à nous, nous sommes devenus noirs pour le monde entier, ce qui a eu des implications qui perdurent jusqu’à aujourd’hui. Parce qu’on était noir, on pouvait nous traiter d’une certaine façon qui a laissé des blessures dans la psyché de tous. Tout le monde ne parvient pas à dépasser la blessure, n’arrive pas à se dire que des gens ont fait ça, parce que parfois l’être humain s’égare. Certains se disent qu’il faut se protéger de ces personnes qui ont inventé les théories raciales, mis en place l’Apartheid ou la ségrégation raciale aux Etats-Unis et qui n’ont jamais vraiment demandé pardon, des gens qui nous traitent encore de cette manière parfois dans les pays européens. Quand on a eu une histoire comme celle-là, c’est très facile de céder à la tentation d’essentialiser les êtres humains. Il ne faut pas se faire d’illusion, ça existe ici aussi sur notre continent, en raison de cette histoire. Si on lit bien le roman, on voit qu’Igazi, notre super-ministre de la Défense, parle la langue zouloue, il est originaire d’Afrique du Sud. Il fait référence au Project Coast, un projet d’éradication des Noirs en Afrique du Sud qui a vraiment existé. Il s’agissait de trouver une molécule qui ne tuerait que les Noirs. De tels souvenirs en mémoire peuvent créer des formes de paranoïa extrêmement intenses et des formes d’incapacité à rejoindre l’autre qui sont absolues. Ce sont des choses qui demandent du travail, parce que la tentation essentialiste, dès qu’il y a des difficultés, est la plus aisée à faire vivre. On le voit d’ailleurs aujourd’hui avec la montée des extrêmes-droites en Europe et dans le monde. Quand les gens ont la trouille, le premier réflexe, c’est de rejeter les autres.

Vous prenez très au sérieux une théorie d’extrême-droite : dans le roman, un problème majeur auquel doit faire face le gouvernement du Katiopa est l’arrivée des Sinistrés, ces Français dont les ancêtres ont quitté le pays, parce qu’ils s’y estimaient envahis par les migrants – comme dans la théorie complotiste dite du « grand remplacement ».

Je suis citoyenne française et très attachée à la France pour plein de raisons. Voir prospérer dans ce pays cette nouvelle extrême-droite… l’ancienne était déjà bien gratinée mais alors celle-là, c’est une catastrophe absolue. Ce n’est pas la France que je souhaite, ni pour aujourd’hui, ni pour l’avenir. Je voulais nous confronter tous à ces problématiques mais d’une manière un peu décalée, parce que ça m’aurait trop déprimée d’aborder ce sujet tel qu’il se présente à l’époque actuelle. N’oubliez pas que l’auteur des attentats de Christchurch s’est revendiqué du grand remplacement. Même si pour Renaud Camus lui-même, sa théorie ne doit pas produire ces effets-là, sa manière de présenter la situation peut quand même conduire les gens au meurtre. C’est en plus une présentation qui est foncièrement malhonnête, parce qu’elle ne parle jamais du fait que les Français aussi se déplacent. Il y a beaucoup de Français en Afrique, ils y vivent très bien, ne s’assimilent pas, sont en territoire conquis. L’Europe de l’Ouest, et pas seulement la France, porte cette histoire coloniale. Après avoir voulu posséder le monde entier et après l’avoir même possédé, l’Europe de l’Ouest se trouve aujourd’hui dans la situation où le monde vient à l’intérieur d’elle et la possède à son tour quelque part. Là, elle n’est plus d’accord, elle n’a pas envie, mais elle ne dit pas qu’elle est allée chez tous ces autres, elle ne dit qu’elle a transformé complètement leur réalité. Elle ne dit pas qu’elle n’avait pas été invitée à venir, qu’elle s’est imposée à tous ces gens. On parle de l’Afrique mais on peut parler de l’Inde ou du Moyen-Orient : toute la planète a été touchée. Finalement, le fait que les gens considèrent encore que l’Europe de l’Ouest est l’endroit du monde où on vivrait le mieux, que c’est en Europe de l’Ouest qu’on est libre, c’est un triomphe au moins sur le plan épistémologique – mais cet aspect-là n’est jamais abordé. On a fait rêver le monde entier et on a aujourd’hui les rêveurs qu’on a soi-même fabriqués. On ne va pas les refouler juste en leur disant qu’on n’a pas assez de travail pour eux. D’autant qu’on continue à vouloir peser dans leur pays et à s’approprier leurs ressources.


Les aspects géopolitiques du roman tournent tous autour de la question des Sinistrés, qui pourtant ne représentent qu’une toute petite minorité au sein du Katiopa. Ils ne semblent pas du tout dangereux mais inquiètent beaucoup, pourquoi ?

Rouge impératrice ne fait pas de Realpolitik, mais travaille sur des aspects plus symboliques. Cette question-là est rendue centrale car c’est celle de la relation à venir entre anciens colonisateurs et anciens colonisés : sur quoi se fondera cette relation ? Est-ce que ce sera toujours cette amertume au regard du passé qui nous lie ? Ou bien pouvons-nous écrire de nouveaux chapitres de l’Histoire et transcender le moment de la rencontre ? La question des Sinistrés ici évoque la capacité qu’on a à pacifier, à l’intérieur de soi, cette autre présence qui sera toujours là. Quand vous naissez en Afrique aujourd’hui, vous avez dans votre histoire, dans vos usages, dans tout ce qui vous constitue, une partie qui vous vient de cette relation avec l’Europe. Vous ne pouvez pas l’effacer sans vous automutiler. La manière dont on veut soit congédier, soit accueillir ces Sinistrés, parle de la capacité qu’on a à dépasser la blessure et à en faire quelque chose d’autre. Si on ne la dépasse pas, on est toujours dans un rapport d’affrontement, de méfiance, de détestation et de rejet. Si on la dépasse, on peut créer une vraie fraternité. C’est ce que je souhaite : même si la rencontre entre les peuples s’est faite sur de mauvaises bases, même si à l’heure où nous parlons, il règne encore une certaine asymétrie dans les rapports, nous pouvons corriger cela et décider d’un avenir plus fécond pour tous.


Il y a plusieurs références à Orania dans le roman. De quoi est-ce le nom ?

Orania, sur le plan factuel, c’est cette ville afrikaner d’Afrique du Sud, créée après l’Apartheid, complètement blanche. On peut d’ailleurs s’interroger sur les raisons pour lesquelles la nouvelle Afrique du Sud réconciliée a quand même accepté la création d’un tel espace. Orania m’intéressait ici, parce que dans les propos des plus jeunes parmi les nouveaux nationalistes français, c’est un grand fantasme. Ils rêvent d’un endroit comme ça, même si c’est en Afrique, ça ne les dérange pas. Certains d’entre eux, qui ne sont pourtant pas fortunés, prennent sur leurs petits deniers pour soutenir Orania et lui permettre de toujours prospérer. Je trouve que c’est à la fois stupéfiant et préoccupant. Des Français d’une trentaine d’années, qui n’ont jamais vécu dans une société entièrement blanche et qui ne sont pas stupides, loin de là, rêvent de cette vie-là. Ça m’interroge beaucoup. Je voulais le mentionner et leur laisser entendre que dans 100 ans, il n’y aura peut-être plus d’Orania…


Pourquoi la spiritualité tient-elle une aussi grande place dans le roman ?

J’ai écrit Rouge impératrice après avoir animé un atelier d’écriture ici au Togo où j’habite. Il réunissait des jeunes gens autour de la question de la libération de l’Afrique, ils ont produit des textes dans lesquels ils imaginaient l’Afrique du futur. Le roman contient les éléments qui revenaient le plus dans tous les textes : la question du panafricanisme donc du fédéralisme africain, mais aussi la question de la spiritualité, qui pour eux devrait tenir une place importante dans la société. J’ai essayé de voir comment ce serait possible, quels aspects de la spiritualité devaient irriguer le quotidien des gens et comment on pouvait envisager de s’en servir, y compris pour gouverner. Ce sont des questions qui m’intéressent aussi sur le plan personnel.


Le roman raconte une histoire d’amour heureuse, c’est par là qu’il commence. C’est une histoire d’amour entre un homme et une femme, tous les deux sont noirs et d’âge mûr.

Ils sont dans ma tranche d’âge, il faut bien se servir soi-même.


Est-ce subversif ?

C’était une manière de subvertir le fait que les contes de fée nous présentent toujours des personnages très jeunes voire adolescents. J’espère qu’on a droit à l’amour à tout âge. Et plus sérieusement, il est très rare qu’on lise des textes dans lesquels l’Afrique incarne à la fois la puissance et l’amour. Or l’amour est au cœur de nos vies comme c’est le cas dans le monde entier, c’est ce qui rythme l’existence humaine. C’est tout simplement un élément important du vécu humain et pour une fois, je voulais que ce ne soit pas dysfonctionnel. Les auteurs africains créent peu de couples d’amoureux. Ils peuvent parler de sexe mais alors plutôt de gens qui vont voir des prostituées, ce n’est pas la sexualité réjouissante de gens qui s’aiment. J’avais envie de nous montrer tel que nous sommes aussi. Quand j’ai commencé à écrire ce roman, j’imaginais ma série télévisée africaine idéale. Il y aurait forcément une histoire d’amour, des histoires de rivalités, plein de rebondissements : Rouge impératrice, c’est une histoire politique qui s’écrit avec des gens qui ont aussi un cœur et une vie intime.

 

Cette interview a été réalisée par Adèle Cailleteau (iz3w).


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