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Sie sind hier: Startseite Zeitschrift Ausgaben 379 | Rechte Gewalt « Maintenir la population de la Réunion dans la pauvreté a été une décision politique »

« Maintenir la population de la Réunion dans la pauvreté a été une décision politique »

Interview avec Françoise Vergès autour de son livre Le ventre des femmes (Albin Michel, 2017). Françoise Vergès est née en 1952 et a grandi sur l’île de la Réunion dans l’Océan indien – une ancienne colonie esclavagiste française. Dans son livre Le ventre des femmes, la politologue et féministe décoloniale montre que la France a continué à mener une politique coloniale, y compris après que la Réunion est devenue un département d’Outre-mer français en 1946. Le point de départ de son étude sont les milliers d’avortements forcés pratiqués à la Réunion dans les années 1960.

iz3w : Dans les années 1960, alors que l’avortement est criminalisé en France, des médecins font avorter des femmes de force dans le département de La Réunion. De quoi s’agit-il ?

Françoise Vergès : En juin 1970, un médecin porte plainte après avoir retrouvé une jeune fille dans son sang à cause d’un avortement mal fait. C’est ainsi que ce scandale éclate : des milliers d’avortements et de stérilisations ont lieu à la Réunion sans aucun consentement. On parle de 6 000 à 7 000 avortements forcés chaque année depuis le milieu des années 1960. Les femmes sont envoyées dans les cliniques par le planning familial, des assistantes sociales, leur médecin. On leur dit qu’elles doivent subir une opération chirurgicale avec anesthésie générale et quand elles se réveillent, elles ont été avortées et souvent stérilisées sans le savoir. Ce sont des femmes pauvres, du peuple, racisées, qui souvent ne comprennent pas le français. Certaines sont enceintes de 5 ou 6 mois.

A cette époque, l’Etat français mène une double politique : en France, une politique nataliste qui encourage les femmes à avoir des enfants avec des lois sociales comme le congé de maternité, les allocations familiales ou les crèches mais surtout avec la criminalisation de l’avortement, sévèrement puni, et l’accès à la contraception difficile, bien qu’une loi de 1969 l’est rendu légale. A la même époque, dans les endroits qu’on appelle les Outre-mer, c’est-à-dire d’anciennes colonies comme l’île de la Réunion, l’Etat encourage l’avortement et la stérilisation et distribue largement la contraception. C’est un scandale qui mêle plusieurs questions : celui du pouvoir d’hommes blancs sur des femmes racisées, le maintien d’une politique coloniale alors qu’il n’y a plus de statut colonial, les directives d’un Etat qui décide qui doit avoir des enfants et qui ne doit pas en avoir.

 

Comment est justifiée cette double politique, nataliste en France et antinataliste à la Réunion ?

Certaines colonies françaises deviennent en 1946 des départements d’Outre-mer. L’Etat juge alors que la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane et l’île de la Réunion sont « impossibles » à développer. La mise en place du contrôle des naissances, surtout à partir des années 1960, est une conséquence de ce choix politique de maintenir la population réunionnaise dans la pauvreté et dans un régime néocolonial. La Réunion aurait tout à fait pu se développer de manière autonomie, sans cette dépendance de la France. Les petites industries locales, déjà confrontées à un contexte économique injuste car entre les mains des héritiers du monde esclavagiste et colonial, sont systématiquement détruites. Quand j’ai grandi à l’île de la Réunion, il y avait encore beaucoup d’éléphantiasis, de goitres, les enfants étaient sous-nourris, il n’y avait pas de tout à l’égout, d’eau courante. C’était un monde profondément raciste.

 

Ce scandale des avortements forcés révèle donc la persistance d’une forme de colonisation après la décolonisation officielle ?

Oui, le contrôle des naissances est une politique coloniale. La vague de désindustrialisation que ces territoires jugés inutiles connurent dans les années 1960 a aussi servi de justification à une politique d’émigration massive. L’Etat organisa le départ de milliers de jeunes de Martinique, Guadeloupe, Guyane et la Réunion vers la France. L’État leur disait qu’ils n’avaient pas d’avenir dans leur pays, qu’ils ne trouveraient pas de travail, que l’avenir était ailleurs. Les services publics en France, les hôpitaux, les hospices, les crèches, les écoles avaient besoin de mains d’œuvre aux postes les plus subalternes, les moins payés et les moins qualifiés, les industries privées d’ouvriers non qualifiés et les familles bourgeoises de domestiques.

A côté de ces deux politiques – les avortements et les stérilisations forcées et l’organisation de l’émigration –, l’Etat français mène également une politique de répression et de censure très forte localement, parce que la France ne veut pas perdre ses dernières colonies. Elle a donc continué, après la fin de la guerre d’Algérie en 1962, à poursuivre une politique coloniale et raciste sur tous ces territoires.

 

A l’inverse, il y a aussi des personnes venant de l’Hexagone qui sont incitées à aller dans les départements d’Outre-mer.

Enormément. Ces nouveaux départements ont besoin de médecins, d‘infirmières, d’instituteurs, de professeurs, etc. Comme aucune formation n’a été organisée sur place, des contingents entiers d’hommes français blancs arrivent pour occuper tous ces postes. Ce n’est que beaucoup plus tard que des ingénieurs, des enseignant·e·s, des médecins seront réunionnais·e·s.

 

Donc la situation s’est un peu améliorée depuis les années 1970 ?

Rien n’a changé structurellement : ce sont toujours des Français de France qui dominent à la Réunion. Le préfet, qui est quand même le représentant de l’Etat, est toujours un homme blanc venant de France. Dans ces Outre-mer, on importe toujours entre 70 et 90 % des marchandises de France. La vie y est beaucoup plus chère alors qu’il y a beaucoup plus de pauvreté. C’est la France qui continue à décider des priorités économiques et sociales.

Les choses qui ont changé, c’est grâce aux luttes. Les populations ne restent pas passives : il y a eu les grandes grèves de 2009 qui ont paralysé tous ces territoires ou le mouvement des gilets jaunes par exemple, qui a été très important à l’île de la Réunion. Les améliorations sont à chaque fois le résultat de luttes, parce que la politique néocoloniale ou postcoloniale de l’Etat français ne change pas.

 

Vous faites d’ailleurs l’hypothèse que, pour les femmes réunionnaises, avoir des enfants était un acte de résistance.

Selon le discours démographique néolibéral, avoir beaucoup d’enfants est négatif. Mais les enfants, c’est la vie. Je fais l’hypothèse que continuer à vouloir des enfants alors que l’Etat refusait l’accroissement de la population réunionnaise était une forme de résistance. D’ailleurs, la Réunion est aujourd’hui le département d’Outre-mer avec la population la plus jeune. Si il y eu de l’émigration organisée à La Réunion, à côté du contrôle des naissances et de l’exil d’enfants, la Guadeloupe et la Martinique ont été plus durement frappées par l’émigration, et ce sont aujourd’hui les départements qui comptent les taux les plus élevés de personnes âgées dans la République française. Ce sont toujours des choix politiques de la part de l’État, qui sont combattus.

 

Quelques mois après la révélation du scandale des avortements forcés en 1971, le Nouvel observateur publie le « Manifeste des 343 » en faveur de la légalisation de l’avortement, sans aucune référence aux avortements pratiqués à la Réunion, alors qu’il en avait été question dans la presse. Comment est-ce possible ?

D’une part, le mouvement féministe français des années 1970 partage l’illusion selon laquelle le chapitre de l’Empire colonial français s’est clos en 1962 avec la fin de la Guerre d’Algérie. D’autre part, le féminisme français ne va pas se pencher sur sa propre histoire, ni sur l’attitude de femmes considérées comme féministes par rapport à l’esclavage ou le colonialisme. Au XIXè siècle, la colonisation est largement perçue comme un moyen permettant d’améliorer le sort des femmes dans ces sociétés perçues comme « attardées ». Dans les années 1970, les féministes ne se demandent pas dans quelle mesure leur idéologie a été imprégnée par le racisme et le colonialisme, comme l’ont été le cinéma, la littérature, le droit ou la philosophie. Il n’y a pas de travail radical de décolonisation et de déracialisation du féminisme européen. Certes, la solidarité existe avec les femmes du Sud en lutte contre l’impérialisme, mais la relecture des grands textes du féminisme européen pour y repérer comment une complicité  avec le racisme et le colonialisme ne se fait pas.

Ensuite, l’oppression des femmes n’est envisagée que sous la fente de la domination masculine, envisagée comme n’étant pas elle-même affectée par le racisme et le sexisme. Ce féminisme ne prend pas en compte la dimension raciste, homophobe, transphobe et de classe de la domination masculine, qui s’exerce contre des femmes et contre des hommes. Pour les féministes françaises des années 1970, les femmes seraient donc d’abord et avant tout opprimées par les hommes, partout de la même manière. Elles ne tiennent pas compte de la façon dont le colonialisme et l’esclavagisme affectent la question de la féminité, de la masculinité et de la reproduction dans les colonies.

 

Cet aveuglement des féministes des années 1970 à toute la question coloniale est particulièrement frappant, quand on voit qu’elles utilisent énormément la rhétorique coloniale.

Le « Mouvement de libération des femmes » (MLF) s’appelle ainsi en échos aux mouvements de libération nationale dans les pays colonisés. Et dans l’« hymne du MLF », le premiers vers du refrain dit « Levons nous femmes esclaves ». Dès le XVIIIè siècle, les femmes considérées comme des féministes aujourd’hui se comparent aux esclaves car elles appartiennent à leurs frères, pères ou maris, qu’elles n’ont pas le droit de devenir médecin, de divorcer ou de voter. Cette métaphore est reprise par les féministes du MLF. Mais les femmes blanches sont construites comme supérieures aux femmes noires, certaines possédaient d’ailleurs des esclaves ou vivaient grâce à leur mari du commerce du sucre, du café ou du coton : leur richesse reposait sur l’esclavage. « La femme » est une catégorie fictive.

Cette équivalence repose sur un aveuglement de la situation réelle des femmes qui étaient esclavagisées et subissaient le fait d’être femmes, d’être noires, d’être esclaves et donc d’être perçues comme un objet de marchandise, un corps à violer, trafiquer, torturer. La situation des femmes françaises n’était pas enviable, mais elle n’était pas équivalente à celle des femmes africaines kidnappées et systématiquement violées ou à celle des femmes nées dans les sociétés esclavagistes.

 

C’est en raison de cet aveuglement que vous ne vouliez pas vous dire féministe pendant un temps ?

J’ai grandi à l’île de la Réunion avec des parents anticolonialistes. Pour moi, le terme féminisme était beaucoup trop européen, trop blanc bourgeois. Mais j’étais pourtant profondément « féministe » : ma mère était dans un mouvement de femmes et j’ai observé toute petite la manière dont les femmes étaient opprimées socialement par le racisme et par l’exploitation. J’ai été très tôt sensible et révoltée, constamment en colère.

J’ai longtemps vécu aux Etats-Unis et là-bas, je me disais féministe, parce qu’il y a un féminisme noir et un féminisme latina. Quand je suis revenue en France dans les années 1990, j’ai retrouvé ce féminisme étatique avec lequel je n’étais pas d’accord. C’est depuis les années 2000 ou 2010, quand j’ai vu que le féminisme devenait n’importe quoi, servait l’islamophobie et que même des femmes d’extrême-droite pouvaient se dire féministes que je me suis dit qu’il fallait reprendre ce terme.

 

Pourquoi la dimension raciste a-t-elle été bien plus tôt prise en compte aux Etats-Unis ?

Les esclaves vivaient dans le pays-même et ont lutté pendant la guerre d’indépendance pour leur libération. Des universités noires, des écoles, des journaux, des associations de business ont tout de suite été créés. Ces structures ont permis la production et la diffusion de réflexions et connaissances sur l’esclavagisme et le racisme, ce qui n’a pas été le cas en France. Les Français ignorent le passé colonial de leur pays. Je suis allée à l’école française à la Réunion, où nous n’apprenions strictement rien sur l’esclavage dans l’île, alors que c’est une terre entièrement construite par des esclaves. C’est stupéfiant. Je connaissais cette histoire, parce que mes parents m’en parlaient à la maison. Quand j’ai commencé à aborder la question de l’esclavage colonial en France à la fin des années 1990, énormément de personnes ne savaient toujours pas de quoi je parlais et découvraient à quel point la France avait été une puissance esclavagiste.

 

Il n’y a donc aucune politique de mémoire de l’esclavagisme en France ?

Depuis l’anniversaire de l’abolition de l’esclavage en 1998, les choses changent un peu grâce à des mouvements qui tentent de faire connaître cette histoire. Une loi a aussi reconnu la traite et l’esclavage comme des crimes contre l’humanité en 2001. Toute une génération s’est emparée de cette histoire et il y a des documentaires, des bandes-dessinées, des thèses, etc. Ce n’est pas le même silence que dans les années 90, même si cette histoire n’est toujours pas largement connue.

 

L’interview a été conduit par Adèle Cailleteau (iz3w).

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